Cézallier et ses ennemis

La volonté de créer des structures hors normes apparaît de plus en plus prégnante. Pour preuve, le projet d’une vaste ‘’ferme-usine’’d’un hectare, destinée à l’accueil de 390 bovins allaitants adultes et composée de plusieurs bâtiments agricoles – dont un atelier de veaux à l’engraissement – sort actuellement de terre sur Roche-Charles-la-Mayrand (63), commune appartenant à l’arrondissement d’Issoire. Seulement voilà, en quoi l’émergence d’une telle structure incarne-t-elle un danger pour le monde agricole ?

Depuis juillet 2016, trois communautés de communes (Ardes communauté, la communauté de communes du Cézallier et celle du Pays de Massiac) ont lancé le projet « Cézallier, vers un territoire exemplaire bio ». Celui-ci, financé par la région Auvergne et l’Union Européenne (Liaison Entre Actions de Développement de l’Economie Rurale*1), est l’expression d’une volonté de dynamiser l’espace territorial du Cézallier par le biais d’une meilleure valorisation des produits locaux basés sur une agriculture qualitative et bio. Soutenu par l’agglomération d’Issoire et les Hautes Terres communauté, le projet recouvre une vaste entité géographique qui occupe une place centrale dans les Monts d’Auvergne.

Le Massif du Cézallier, bordé au nord par les Monts-Dore et au sud par les Monts du Cantal, est un plateau volcanique de type hawaïen dont l’étendu va du Puy-de-Dôme (63) jusqu’au Cantal (63). D’ailleurs, cet ensemble de plateaux et de petites montagnes volcaniques – dont la diversité végétale reflète les contrastes climatiques du Cézallier – est l’une des cinq régions qui composent le Parc Naturel Régional des Volcans d’Auvergne. Son altitude moyenne se situe entre 1 200 mètres et 1 500 mètres.

Agriculture industrielle en Cézallier

Depuis de nombreuses années, l’activité économique du territoire dépend essentiellement de l’agriculture. Sur les hauts plateaux du Cézallier, une agriculture de montagne – centrée autour de l’élevage (bovins ; chèvres ; brebis) et de l’estive – s’est ainsi développée. Maraîchers, viticulteurs et horticulteurs s’y sont également implantés, principalement autour de Massiac, sur les bas plateaux. Essentielle à l’alimentation, la culture de céréales est, quant à elle, particulièrement fréquente en bordure du plateau ainsi qu’au long de la vallée de l’Alagnon.

Pourtant ce territoire d’environ 110 000 hectares – jouissant de multiples potentialités – souffre, depuis quelques décennies, d’un déclin démographique évident (10 000 habitants) étroitement lié à une fragilisation progressive du secteur agricole en proie à une industrialisation de plus en plus en intensive. Dès lors, il n’y a rien d’étonnant si, aujourd’hui en Cézallier, le monde paysan traditionnel tend à s’éroder progressivement au profit d’une menace industrielle grandissante. Sous prétexte de modernité, le territoire semble échapper des mains de tous ses agriculteurs qui, impuissants, tendent à s’incliner face à une logique économique qui revête les hardes usées du progrès. 

 » Ferme-usine  » : symbole de  » progrès  » ?

D’une grande richesse environnementale, les terres du Cézallier semblent désormais attirer la convoitise d’un bon nombre d’entrepreneurs agricoles inexorablement favorables à une exploitation industrielle et capitaliste du territoire au nom de la modernité et de la compétitivité. Déjà, ces dernières années, le Conseil régional d’Auvergne a mis en place sur cet espace un schéma d’équipement éolien ambitieux. Ainsi, de nombreuses ‘’ fermes éoliennes’’équipées de ‘’machines’’de grande taille (130 mètres) ont vu le jour en Cézallier. Depuis quelques années, l’industrialisation du paysage est en marche (Ardes-sur-Couze) et semble avoir été le précurseur d’une industrialisation agricole sans précédents.

Si la ‘’ferme-usine’’, qui est en train d’être construite sur une zone NIEF classée Natura 2000, n’est que le symptôme d’un processus capitaliste, elle n’en demeure pas moins une menace réelle pour les exploitations familiales, symboles d’un modèle agricole traditionnel. En d’autres termes, il s’agit d’une véritable remise en question d’un monde paysan ancien qui souffre de plus en plus face au ‘’progrès’’. Néanmoins, il faut dire que face à la montée de l’individualisme – conséquence de la libéralisation des marchés – dans le monde agricole, quelques défenseurs du Cézallier considèrent ces terres nourricières comme un bien commun qu’il faut protéger pour le bien-être et le bien-vivre de la communauté locale. 

 » Vigilance Cézallier  » !

Ce type de développement suscite l’opposition parmi ceux qui pensent que l’avenir du territoire appartient au tourisme et à l’agriculture traditionnelle. Deux pôles économiques potentiels du Cézallier – destinés à revitaliser un espace qui s’avère aujourd’hui en manque de dynamisme – que défend Bernard Quinsat qui, à la tête de l’association ‘’ Vigilance Cézallier’’ entend poursuivre son combat contre ce qu’il qualifie d’« expropriation capitaliste des terres ».Ce dernier revient également sur le fait que cette immense structure – en cours de construction – n’est « absolument pas d’essence paysanne »en rappelant que le propriétaire n’est autre qu’une société énergétique – fournisseur d’électricité (panneaux photovoltaïques) – localisée à Roche-Charles-la-Mayrand.

Bernard Quinsat ajoute que cet unique aspect « renforce le caractère suspicieux de cette démarche industrielle non enracinée ». Lui, qui avait luttait contre la mise en place d’éoliennes sur les terres du Cézallier, déplore l’émergence de cette nouvelle forme d’agriculture qui, selon ses propres termes, « ne favorise pas l’expression d’autres alternatives d’agriculture ». L’aspect agricole de ce vaste projet passerait-il au second plan au profit d’une production principalement énergétique ?  

Affaiblissement du corps social agricole !

De la même façon, Ludo Landais – secrétaire général de la Confédération Paysanne 63 – met en avant l’effroyable précarité qui touche actuellement le monde agricole avec une baisse considérable de la population et des structures agricoles qui ne cessent de disparaître, annonçant une plausible extinction de nos campagnes. Par ailleurs, il s’interroge sur le devenir de l’agriculture ? Pour lui, le cœur de cette affaire réside bel et bien là. ‘’Cette ferme-usine’’ n’est qu’un exemple parmi d’autres et peut devenir progressivement un modèle à suivre. Par ailleurs, Ludovic Landais regrette l’absence d’une réaction concrète de la part du monde paysan – traduisant la souffrance d’un corps social affaiblit – qui semble adhérer à ce type de projet qui, selon eux, « ne répond pas aux enjeux de notre société tant sur le plan environnemental, social, ou éthique ». En effet, l’initiateur du projet semble vouloir privilégier, selon nos sources, « un élevage hors-sol », synonyme de gaz à effet de serre et d’éléments achetés à l’extérieur de l’exploitation.  

Ainsi, le Cézallier deviendra-t-il le théâtre de l’éclosion intensive de ce type de structure ? Bernard Quinsat parle, quant à lui, d’un processus industriel ancien et dénonce « un accaparement des terres de la part des agriculteurs aveyronnais » qui, d’après lui, « profitent de la disponibilité de ces espaces où la déprise sociale est totale ».En d’autres termes, ce genre de structure ne participerait pas à la création d’un lien social du territoire, bien au contraire. En définitive, les deux hommes désirent aller jusqu’au bout pour défendre un héritage de la Révolution française (propriété foncière) afin d’« éviter que des sociétés financières ne dénaturent les terres agricoles en Cézallier »

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